LE PRIX DE LA VIE
par Jean-Paul Fargier

In Turbulencesvidéo n°62, janvier 2009
(Alain Bourges, Caroline Duchatelet, Catherine Ikam, Raphaëlle Paupert-Borne,
Bill Viola)
(...) Quoi de neuf, cet automne, en vidéo ? La Mort ! Encore et toujours.
Sans Elle, la Vie n’aurait pas autant d’intérêt. Le Néant nous semblerait moins
proche. La Mémoire plus stable. L’Amour ne nous ferait pas fous. La corrida serait
du cirque. Banalités ! Oui mais de base. A vérifier sans cesse dans leurs effets de
fond. Où ? Partout. Dans les livres comme sur nos écrans. Les vidéos les plus fortes
que j’ai rencontrées ces derniers mois portaient toutes la marque de cette Limite
absolue. Et toutes, c’est ce qui les rendaient attachantes, elles s’évertuaient à briser
cet horizon noir, en le métamorphosant : en Nostalgie, en Mythes, en Retours.
Paupert-Borne et Duchatelet : la Nuit et le Jour.
De passage à Rome, fin octobre, invité par Valentina Valentini, pour une soirée à la
Villa Médicis (www.villamedici.it) autour de mes réalisation télé (M la maudite),
cinéma (Jour après Jour) ou vidéo (Play it again, Nam ; Sollers au Paradis), j’ai eu
le plaisir de découvrir quelques artistes qui y sont actuellement pensionnaires. En
voici deux, superbes.
Raphaëlle Paupert-Borne, venue de Marseille, est peintre et vidéaste. Ses peintures
campent des personnages, hommes, femmes, souvent nus, s’exhibant, se caressant,
cernés d’un gros trait noir, dont les corps se décharnent en absorbant le fond (papier
peint, papier journal) sur lequel ils sont figurés. C’est très vigoureux, dramatique,
instable, dérangeant. Elle signe aussi des films où elle joue, comme Apnée (2003,
21’). Elle s’y donne en spectacle toujours sous le même aspect, vêtue d’un manteau
rouge, comme elle apparaît aussi dans ses performances sous le nom de Fafarelle. On
la voit courir après des moutons dans un alpage, marcher dans la neige lointainement
(un peu comme au début de Chott-el-Djerid), faire du ski slalom, saut périlleux,
chute comique. La caméra bouge comme tenue par un témoin ému. Raphaëlle est
une sorte de Keaton plus impassible que l’original. Elle fabrique ainsi, comme l’a
très justement formulé Patrick Leboutte, « un pur geste de cinéma » dans « un cinéma
archaïque, un cinéma démuni ». Démuni et impassible, son geste actuel vise encore
plus à l’être : Raphaëlle Paupert-Borne travaille au montage d’un film mémorial
sur la petite fille qu’elle a perdue, Marguerite, à six ans. Avec son compagnon,
le sculpteur Jean Laube, elle repasse les films de famille qu’ils ont tournés sur
leur enfant chérie à la recherche d’une vie insaisissable, évanouie, se confondant
peu à peu avec les images qu’elle a laissées, et ces poignées d’instants hors du
temps deviennent, rapprochés (montés, articulés) éblouissants d’une lumière seule
capable de faire reculer la nuit. Toute nuit. On est désemparé, admiratif, gagné par
la tendresse de ce deuil métamorphosé en travail à portée universelle. On comprend
mieux alors le trait noir qui ombre ses silhouettes peintes. Ces êtres transparents
sortant des murs, des miroirs, des magazines, envahissant tous les décors, sont les
acteurs d’une nostalgie totale, inévitable, sans détour, sinon par une métamorphose.
Retour du retournement qui les pose moins comme des fantômes (des revenants)
que des résistants (à l’effacement).(...)






À PROPOS DE MARGUERITE ET LE DRAGON
par Yannick Haenel.

Voici un film dont la splendeur affirmative vous emporte.
C’est celle des poètes, celle des musiciens et des enfants. On
y voit une petite fille, elle est filmée par son père et sa mère, ils
savent que chaque instant pour elle est le dernier instant, parce
qu’elle a une maladie incurable. Pourtant, ce qu’on voit, c’est sa
joie. La joie de Marguerite est sans limite, ses efforts et ses jeux
sont sans limite, le soin que ses parents lui apporte est sans limite.
Chaque détail d’une joie de vivre déborde les frontières du corps
vivant : Marguerite, c’est la vivante absolue. Elle vit, plus que
chacun d’entre nous, grâce à la pudeur du regard qui est porté
sur elle. Rien n’est plus déchirant que cette pudeur qui s’ouvre à
l’infini, parce qu’elle attend du regard des autres d’être confirmée
dans l’amour qu’elle portait à ce dont on la prive. Cette pudeur
est l’autre nom de l’art ; et si l’art ne console de rien, il ouvre
pourtant à l’innocence. La grande innocence, c’est de penser avec
amour. Ceux qui sont morts, même s’ils sont morts, sont vivants,
parce que la vie qui est en eux nous est transmise pour toujours.
En regardant Marguerite et le dragon de Raphaëlle Paupert-
Borne et Jean Laube, on voit très bien que la petite fille qui va
mourir est la plus en vie de tous les êtres du monde, et qu’elle
est en vie pour tous les adultes qui l’entourent et la soignent.
Comme Antonin Artaud écrit pour les animaux, c’est-à-dire à
leur place, Marguerite rit pour les adultes, elle leur fait cadeau
de sa légèreté. Marguerite donne à ceux qui l’ont aidé à vivre
ces ailes qu’ils n’ont pas, et qu’elle possède naturellement dans
son rire. Si ce film de deuil nous allège, c’est parce que nous, les
adultes du monde des adultes, nous comprenons, en regardant ce
film, qu’il est possible de vivre en volant. Ce film, en nous serrant
le coeur, nous donne des ailes. Nous avons des ailes, grâce aux
poètes, aux musiciens et à de magnifiques enfants qui, à chaque
instant, nous en donnent.





MARGUERITE, LE DRAGON, ET NOS ARMURES
par Laurent Mauvignier

Ce qui arrive d’abord avec ce film, dès les premières images, ou plutôt dès
que l’on découvre qui est le dragon de l’histoire, c’est qu’on veut se réfugier, fuir
ce que l’on pressent, ne pas se laisser submerger par ce qui s’annonce comme une
trop grande violence intime. Alors on se dit : ce n’est pas un film. Marguerite et le
dragon n’est pas un film. On se dit ce sont des films de famille, des bouts de films
comme chacun en a des dizaines qui croupissent quelque part, films de famille
tournés par un père, une mère, un oncle, peu importe, au gré de qui passait près de
la caméra – et celle-ci passe indifféremment du super-8 à la vidéo, au numérique,
peu importe, donc, on se réfugie derrière l’impression d’amateurisme que dégagent
toujours les images tournées sur « le vif », avec des moyens aussi artisanaux que la
finalité n’est pas fixée, aléatoire, souple, toujours liée au hasard, aux circonstances
qui la font naître.
Les films de famille ne concernent que la famille qui en est l’héroïne. Ce
sont des témoignages d’instants privés, et rien ne semble pouvoir les faire échapper
à ce cercle familial qui les motive et les délimite. Leur raison d’être est aussi leur
raison de ne pas être au-delà de la sphère privée. Ce que nous aimons dans les films
ce n’est pas de regarder un père jouer avec un fils, une mère ou une grand-mère
chanter une comptine à une petite-fille, c’est seulement d’y retrouver notre mère,
notre soeur, notre enfance. C’est seulement quand je regarde des films de famille
dont les protagonistes ne sont pas ma famille que me saute aux yeux la banalité
extraordinaire de leur contenu, de leur esthétique. Ils ont tout de l’indifférencié de la
carte postale, et ce qui était extraordinairement personnel apparaît soudain comme
une expérience banale et indifférenciée, parce que toutes les familles réalisent le
même film de famille, reproduit à l’infini, avec les mêmes sourires, les mêmes
pauses, les mêmes histoires. Sauf que les acteurs ne sont jamais les mêmes et que,
pour chacun, celui dont le sourire et la présence singularise l’image, est à jamais
unique.
Donc, pressentant le dragon, on pourra facilement revêtir l’armure, et dire :
ceci n’est pas un film, c’est une histoire ne concernant que ceux dont les images
signalent la présence : une famille, des amis, des proches.
Pas une seule image de Marguerite n’a été tournée pour ce film. Certaines
ont été piochées de films antérieurs réalisés par Raphaëlle Paupert-Borne et Jean
Laube, et glissées là, comme pour donner un arrière-fond à l’ensemble. Ce sont
les seules images où n’apparaît pas Marguerite. Mais, à la place, on y trouve des
moutons et des agneaux, des êtres fragiles souvent livrés au loup, que les comptines
et les religions n’épargnent pas, au moins sur un plan symbolique. Marguerite et le
dragon, comme il y a les moutons et les loups. Ceux qui sont mangés et ceux qui
les mangent, dans les comptines mais aussi dans la vie – comme parfois la maladie
mange les enfants.
Ce qu’on apprend tout de suite, c’est que Marguerite est une petite fille qui
a été emportée à six ans par un dragon qui s’appelle « mucoviscidose ». Le tout sur
des images de la petite fille. Alors, évidemment, on redoute le pire, et l’on prend
vite ce que l’on redoute pour ce que l’on voit. Or, que voit-on ? Qu’est-ce qui
transforme des images de film de famille en un grand film, essentiel ? Qu’est-ce qui
transforme la disparition d’une petite fille en éloge de la vie, en film d’espoir et de
beauté, et qu’est-ce qui, soudain, transcende une histoire personnelle, au caractère
purement autobiographique et à la dimension cathartique évidente, en une expérience
cinématographique unique et puissante, qui nous concerne tous collectivement et,
plus violemment encore, chacun personnellement, intimement ?
Quelqu’un a dit que ce film n’était pas narratif, que c’était une suite de
vignettes, ou de tableaux qui ne renverraient qu’à eux-mêmes, qui seraient de
pures visions de joie. C’est vrai en partie. Mais ce qui fait que le film dépasse la
succession de scènes et lui donne une dimension puissamment narrative, cherchant
même ses ressorts du côté de la tragédie, c’est qu’il est parfaitement construit, et
très rigoureusement conté. On suit la trajectoire d’une vie, de la naissance à la mort,
avec ce qu’a de bouleversant de savoir que tout geste, toute anecdote, parce qu’il
marque une vie trop courte, devient en lui-même un événement. Chaque seconde est
un miracle de vie. Ce qui est vrai pour chacun de nous, mais que nous oublions en
permanence, est porté ici à l’écran à son plus haut point. Chaque geste de Marguerite,
chaque moment de sa vie est un pur moment d’existence et de joie : l’enfant qui rit
parce que sa mère la pousse sur la balançoire, ce moment de joie enfantine ouvre à
une dimension dont la beauté, au lieu d’être amoindrie par la banalité de l’image,
est au contraire exaltée par l’absence d’effet, exaltée par sa simplicité et par le
fait que tout le monde connaît cette image, tout le monde a vu cette image, tout le
monde a été la mère de Marguerite, tout le monde a ri comme Marguerite, tout le
monde a été Marguerite. Et il n’est pas impossible qu’à l’émotion d’entendre rire
Marguerite, sachant que ce rire s’est éteint, j’entende aussi l’écho de ma propre
enfance qui s’est éteinte. Parce que la mort de Marguerite, c’est aussi la mort de
notre enfance à tous, nous qui sommes adultes et perdus pour la vie, d’une certaine
manière, puisque nous n’avons plus ce plaisir de l’enfance à nous multiplier chaque
jour, ce pouvoir de transformation à l’oeuvre dans l’enfance – ce que le film rend
magnifiquement : le temps, dans l’enfance, ce n’est pas vieillir, c’est gagner chaque
jour plus de vie, plus d’être, et l’émotion à partager plus encore que la veille.
On nous annonce que Marguerite a été emportée par la maladie. Et puis
le film se déroule, ne montrant rien de tel, rien de ce qui va advenir, fatalement
advenir, puisque, tel l’oracle, la voix de Raphaëlle Paupert-Borne nous a annoncé
ce qui motive le film : sa fin. On attend et l’on redoute ce moment, d’autant que
ce qui est montré, c’est toute la vie de Marguerite, dans sa fraîcheur d’enfant, dans
son espièglerie, dans son – oui, on peut le dire même si ça peut faire cliché, mais
ici c’est vrai – dans son innocence (comme tout être est innocent face à la maladie).
C’est en ça que le film développe son sens de la narration et de la tragédie : ce qui
doit arriver arrivera, inutile de se faire croire que non. Et ce qui devrait montrer
comment une enfant se développe, comment elle grandit, devient la façon de
montrer comment elle approche en vérité du dragon qui va la frapper. Ainsi, de voir
Marguerite grandir, comme de l’entendre dire qu’elle a trois ans, puis quatre, au lieu
de nous réjouir, nous bouleverse : un compte à rebours a commencé. En littérature,
le grand art est ainsi fait qu’il convient d’attaquer par la contradiction et l’ellipse,
le détour. Homère ne dit pas qu’Hélène est belle, mais que, « lorsqu’elle entra dans
la salle, tous les hommes se levèrent ». Et, plus récemment, mais avec la même
conscience, Koltès : « je ne dis pas que mon personnage est triste, je dis qu’il va
faire un tour ».
Le film est magnifique pour cela, que, précisément, il évite : ne pas montrer
ni dire la mort. Elle est en embuscade, nous la savons terrifiante aussi pour sa
discrétion, qui est aussi son omniprésence et son omnipotence. De Marguerite, nous
ne voyons que ce qui est la vie vivante, la vie bouillonnante et drôle, facétieuse,
curieuse, alerte, d’une enfant qui est la vie. Et la force de narration du film, c’est de
ne parler de la mort que par son absence, par la charge de vie qui rayonne à travers
le portrait de Marguerite. La mort apparaît de biais, comme une légère ombre : c’est
le petit mousse de la comptine Il était un petit navire qu’on va sacrifier, lui le plus
jeune, le plus petit…
Alors, on entendra des voix un peu doctes pour dire que, « oui, ce film est
trop émotif, ce film n’est pas un film ». Admettons, c’est vrai. Ce n’est pas un film,
c’est bien mieux qu’un film, c’est ce que les films essaient de faire en se cassant les
dents : faire comme s’ils étaient la vie.
Pour regarder Marguerite et le dragon, il faut enlever son armure, cette
armure que vous avez si chèrement acquise, qui vous protège de la douleur et de
la souffrance de vivre. Il faut bien vivre, comme on dit, et l’on se protège comme
on peut, derrière des discours et des idées, des encyclopédies et du savoir, derrière
un travail et des activités, on se range du côté des vivants en croisant les doigts
pour ne pas paniquer. Et puis parfois des films, des livres viennent vous jeter à la
gueule quelque chose comme la panique contre quoi vous luttez. Alors vous pensez
bien à dire que ce ne sont pas des livres, pas des films, vous pensez à dire que ça
ne vous concerne pas, vous n’êtes pas dans l’affect. Non. Vous avez peur, et vous
avez raison. Nous avons tous peur, et ce n’est rien, il y a la mort et le non-sens de
la vie, il y a la fureur et le danger partout, il y a la solitude, la maladie, la violence
incommensurable qui nous attend. Et nos petites stratégies d’évitement, nos petits
paravents qui font rire tous les dragons du monde.
Alors ne croyez pas ceux qui vous disent qu’il ne faut pas affronter le
désespoir et la violence des passions destructrices, ceux qui vous disent qu’il ne
faut pas regarder les dragons dans les yeux, ceux qui pour vivre heureux veulent
vivre cachés, c’est-à-dire couchés. Regardez plutôt et écoutez ceux qui osent se
colleter au malheur qui les a terrassés, regardez et apprenez d’eux, les parents de
Marguerite, parce qu’ils vous disent à quoi peut servir l’art quand il ne sert pas
de décoration intérieure, et à quoi peut servir la mémoire, la douleur, quand elle
refuse d’avoir peur des dragons et qu’elle se tient debout pour faire comme les
enfants. Parce qu’à la fin de la comptine le petit mousse est sauvé. Marguerite n’est
pas sauvée, elle a perdu la vie, mais la vie, elle, a beaucoup gagné à rencontrer
Marguerite.

Le 25 mai 2009, Rome.